Zineb El Rhazoui : « La révolution est une femme »
04 janvier
Les femmes sont partout : dans les manifestations, les commissariats, les prisons, les réseaux sociaux, les réunions clandestines, elles se sont même immolées par le feu… Mais lorsqu’il s’agit de cueillir les fruits politiques des révolutions, elles disparaissent. Les démocraties émergentes dans les pays dits arabes se feront avec elles, ou ne se feront pas.
Comment oublier le visage de cette pasionaria, accrochée à un grillage tunisois, criant son indignation à la foule lorsque les forces de police ont tiré à balles réelles sur les manifestants ? Ce jour-là, Ben Ali était encore au pouvoir, et nul ne pouvait imaginer qu’il le quitterait par la petite porte quelques heures plus tard. Un tel acte de bravoure sous le règne du despote de Carthage pouvait coûter quelques années de réclusion, ou un accident de voiture… Comment oublier cette terrible vidéo où Fadoua Laroui, mère célibataire marocaine de 25 ans, s’est immolée par le feu pour protester contre sa condition de paria ? Peu instruite, démunie et certainement apolitique, son acte cristallise pourtant tout le drame que subissent les femmes de sa condition dans les pays où le statut des filles d’Ève est encore régi par les patriarcales lois de la charia. Fadoua a jeté le discrédit sur l’image de « roi de la moudawana » (code du statut personnel marocain) dont se prévaut Mohammed VI auprès de ses alliés occidentaux.
Femmes courage
Du haut de son voile, une manifestante yéménite interpelle le tout-puissant Ali Abdallah Saleh au micro d’Al Jazeera : « Tu nous as tant menacés de subir un sort à l’irakienne ou à la somalienne, nous te menaçons aujourd’hui de subir un sort à la tunisienne ». Il faut faire preuve de beaucoup de courage pour lancer une telle invective au potentat à l’heure où ils n’étaient guère plus de quelques dizaines à réclamer ouvertement son départ ? Quelques jours plus tard, des centaines de milliers de Yéménites allaient descendre dans les rues. En Libye aussi, peu de médias ont mentionné que derrière les images de virils insurgés, hissés sur des véhicules de combats, mitraillettes à l’épaule, ce sont les femmes qui assuraient le « back-office ». Ce sont elles aussi d’ailleurs qui ont donné le coup d’envoi de la révolution, lorsque ces mères, épouses, sœurs et filles ont décidé de manifester pour réclamer la vérité sur les 1200 détenus de la prison d’Abou Salim, exécutés par le régime de Kadhafi en 1996. Le 15 février 2011, la police du dictateur ouvre le feu sur le rassemblement des femmes, déclenchant l’embrasement de la Libye pour de longs mois.
Cachez moi ce soutien-gorge…
Hélas, égalité de facto ne rime pas avec égalité de jure. Une fois les dictatures décapitées, toutes ces femmes qui ont ébloui le monde par leur courage étaient sommées de retourner à leur condition de citoyennes de seconde zone. Après l’ivresse révolutionnaire, islamistes et conservateurs ont affirmé sans ciller leur intention de reconduire en l’état le statut personnel de la femme, voire même de le revoir au rabais. L’Égypte, Oum Dounia (mère du monde) comme l’appellent ses enfants, a réservé un bien triste sort à ses filles après la chute du pharaon d’Héliopolis. Des tests de virginité imposés à ses militantes par l’armée à l’emblématique image de la manifestante au soutien-gorge turquoise, déshabillée et traînée dans la rue par les soldats, les Égyptiennes encaissent autant d’humiliations après s’être vues bannir de l’Assemblée constituante. Comme ailleurs, tant que les transitions démocratiques n’auront pas entériné une égalité inconditionnelle entre hommes et femmes, nul démocrate ne pourra croire qu’il s’agit d’autre chose que de révolutions en trompe-l’œil. Il ne peut y avoir de démocratie que pour les hommes.
L’effondrement du féminisme d’État
Les révolutions, aussi féminines soient-elles, ne sont pas féministes pour le moment. À l’instar du décorum institutionnel des régimes totalitaires qui s’effondrent comme des châteaux de cartes, le féminisme était jusqu’ici majoritairement un apanage d’État. De la propagande faussement bourguibienne de Leïla Trabelsi aux associations féministes d’Aïcha Kadhafi, le féminisme d’État a fini par exaspérer. Aujourd’hui, le défi pour cette nouvelle génération de femmes qui étouffent dans des législations qui briment leurs droits, c’est de ne pas rater les rendez-vous institutionnels à même de créer les fondements d’États égalitaires. Si les velléités sont bel et bien là, ce nouveau féminisme balbutiant est voué à se structurer dans les années à venir. Ses prémices sont d’ores et déjà sur la toile avec des groupes libyens, marocains, tunisiens ou égyptiens, et comme pour ceux qui se sont élevés contre le despotisme, il vaincra par la force de la justice. L’égalité n’est-elle pas l’essence-même de la justice humaine ? D’ailleurs, à quand un Mouvement des indignées ?
Photo principale : What’s up production / Photo « The blue-bra girl » : Reuters
Zineb El-Rhazoui a été la première à témoigner face à nos caméras dans la série de portraits « Génération Révolution ». Co-fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali), qui réclame d’urgence des changements démocratiques au Maroc, la jeune journaliste a toujours été surveillée de près par les autorités marocaines.
Arrêtée à plusieurs reprises, notamment pour avoir mené des actions en faveur des libertés individuelles, elle n’a eu d’autre choix que de s’exiler. Zineb El-Rhazoui vit désormais en Slovénie, accueillie par le réseau Icorn, qui redonne la liberté d’expression aux journalistes et écrivains muselés dans leur pays d’origine. Elle a participé récemment au numéro polémique Charia Hebdo publié par le journal satirique Charlie Hebdo.
Twitter : @zinebelrhazoui
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