Le monde arabe en révolution(s)

Yousry Nasrallah : « Après s’être débarrassés de Moubarak, il faut savoir de quel Egypte nous rêvons ! »

30 septembre

ARTE dédie le 2 octobre une journée au cinéma arabe. Nous avons contacté cinq réalisateurs qui nous racontent ce qui a changé au niveau cinématographique depuis le Printemps arabe. Première rencontre avec Yousry Nasrallah, réalisateur égyptien de renommée internationale.

Ecouter l’interview :

 
Pouvez-vous nous parler des conditions dans lesquelles on faisait du cinéma en Egypte avant la révolution et ce qui va changer maintenant ?
Yousry Nasrallah : Concernant les conditions dans lesquelles on fait du cinéma, on réalise des films en Egypte, entre avant la révolution et maintenant, on peut dire que du côté légal, il n’y a pas eu de grands changements. On a toujours une censure, et les lois qui gèrent la censure sont toujours les mêmes. C’est-à-dire qu’il y a déjà une première censure sur le scénario, puis encore une autre sur le film terminé. Mais en même temps, pour le film que je suis en train de tourner là maintenant, j’ai pu présenter à la censure un genre de synopsis détaillé du film plutôt qu’un scénario dialogué, une continuité dialoguée, comme c’était exigé avant. Donc il y a déjà un pas de franchi, dans la mesure où cette idée fixe qu’il fallait tout, tout, tout donner, cette force sûre qui est sur la pensée dès le départ, qui commence au stade de la pensée, on arrive déjà à l’infléchir. Mais il y a encore beaucoup, beaucoup à faire au niveau de la censure. Ce que nous espérons, nous les cinéastes, c’est d’arriver à un point où on abolit totalement la censure sur le scénario et que la censure sera uniquement sur le film terminé ; cela sera une censure qui détermine uniquement l’âge des spectateurs qui peuvent voir les films. C’est un peu cela ce que nous espérons, mais cela va prendre du temps. Il faut beaucoup travailler là-dessus.

Est-ce que le  Printemps arabe va permettre de parler d’autres thèmes, voir d’aborder les thèmes d’une autre manière ?
Yousry Nasrallah : Ce que fait une révolution en général, c’est que soudainement tout ce qui semblait automatique comme réponse, les réponses toutes faites qui étaient fournies, paraît faux aujourd’hui. Donc il faut commencer à reposer toutes les questions ! Dans l’approche du cinéma, aussi dans tout ce qui est fiction et documentaire, cela veut dire donner libre court aux questions. Et soudainement nous sommes dans une position nouvelle, et les spectateurs avec nous, où nous pouvons oser poser de nouvelles questions. C’est un fait inhérent à toute révolution, à toute révolte, à toute rébellion. L’essence même de la rébellion est le « questionnement ». Et je crois que ce questionnement va aussi atteindre le cinéma maintenant. La question que je me pose aujourd’hui est celle-ci : Finalement, c’était très facile et très commode d’être dans l’opposition à Moubarak. Franchement, il ne fallait pas beaucoup d’intelligence, ni beaucoup de talent, ni beaucoup de courage pour être contre Moubarak. Je crois que maintenant, d’autres choses se révèlent. Sous la surface de la dictature, il y avait ce qu’on appelle d’une manière populiste, le peuple. Et on voit affleurer maintenant une nouvelle forme d’opposition au questionnement, un mode de pensée qui essaie de véhiculer d’autres tabous, d’autres lignes rouges. Par exemple, ici en Egypte, ce qu’on a comme défi principal maintenant, c’est de répondre à la question : « De quel genre d’Egypte rêvons-nous ? Il y a des islamistes qui vont vous dire : « Non, l’Egypte doit être islamiste ». Et si vous vous y opposez, on va vous balancer à la figure : « Vous vous opposez au peuple ! » Là, on a affaire à une opposition beaucoup plus difficile, beaucoup plus compliquée, à mon avis beaucoup plus révolutionnaire que celle à laquelle on a été habitué.
Ce qui était formidable dans les 18 jours qui ont mené à la chute de Moubarak, c’est surtout que toutes les populations qui composent la société égyptienne étaient unies autour d’un seul but qui était de se débarrasser de Moubarak.
Très bien, nous nous sommes débarrassés de Moubarak. Mais maintenant, les différences commencent à surgir. De quelle Egypte rêvons-nous ? Et là, c’est plus compliqué.

Quelle est votre définition de la « démocratie » ?
Yousry Nasrallah : La démocratie, ça ne se résume pas juste à la voix de la majorité. Ce n’est certainement pas cette idée que beaucoup de forces politiques et d’autorités essaient de nous faire avaler, à savoir que la démocratie c’est juste du populisme, une espèce de « ce qui marche bien » ou bien « ce que le peuple a décidé ». Mais la minorité fait aussi partie du peuple, et une démocratie qui ne reconnaît pas le droit des minorités, quelles qu’elles soient, n’en est pas une !
La démocratie, c’est aussi la reconnaissance de la responsabilité individuelle. Il y a une espèce d’amalgame comme cela qui se passe souvent dans les moments de révolution où soudainement un populisme assez répugnant remplace la notion de ce que c’est une démocratie.

Est-ce un sujet qui peut vous intéresser pour un de vos prochains films ?
Yousry Nasrallah : C’est justement le thème de mon film que je suis en train de tourner actuellement. Il s’appelle « Après la bataille ». C’est une fiction qui accompagne un peu tout ce qui passe en Egypte depuis le référendum en mars dernier, où des modifications de la constitution ont été votées de manière populiste, jusqu’aux élections parlementaires en novembre.
C’est donc un film extrêmement difficile à tourner dans la mesure où le scénario est en train de changer constamment en fonction des événements actuels et à venir …

Interview : Sabine Lange

Photo : © Tous droits réservés par Raphaël Krafft

Toutes les interviews de la série sur le cinéma du monde arabe

 


 

Yousry Nasrallah – Biographie et Filmographie

Yousry Nasrallah étudie l’économie et les statistiques au Caire avant de devenir critique cinéma en 1978. En 1982, il travaille avec Youssef Chahine sur Adieu Bonaparte comme assistant réalisateur, et en 1988 , il réalise son premier long métrage, Vol d’été, pour lequel il reçoit plusieurs récompenses. Il retrouve Youssef Chahine en 1988 pour deux films, Alexandrie encore et toujours (sorti en 1990) et Le Caire… raconté par Youssef Chahine (sorti en 1991). Il tourne son deuxième long-métrage, Mercedes, en 1993, puis enchaîne avec un documentaire, A propos des garçons, des filles et du voile, Prix Sony au festival de Locarno. En 2003, il adapte La Porte du Soleil d’Eilas Khoury, diffusé sur ARTE en octobre 2004. L’aquarium (2088) a également été présenté au festival de Locarno et vient d’être rediffusé cet été sur ARTE.
Il participe au Festival de Cannes en 2011 avec 18 jours (Taémantashar Yom – 18 Days »), un film collectif qui réunit 10 courts métrages tournés pendant la révolution égyptienne. Actuellement il tourne une nouvelle fiction située en Egypte, Après la bataille.

Filmographie :
1987 : Vol d’été (Sariqat Sayfiyya)
1993 : Mercedes (Marcides)
1995 : A propos des garçons, des filles et du voile (Sobyan wa banat)
1999 : El Medina – La Ville (El-Medina), ARTE France
2003 : La Porte du Soleil (Bab el Chams), ARTE France
2008 : L’aquarium (Gnenet el Asmak) qui vient d’être diffusé sur ARTE cet été.
2010 : Femme du Caire
2011 : 18 jours (Taémantashar Yom – 18 Days), film collectif
2011 : Après la bataille


Ailleurs sur le web

Yousry Nasrallah et sa chienne Folla. Un grand merci au journaliste Raphaël Krafft, de nous avoir cédé les droits de cette belle photo. En ligne sur Flickr, elle est accompagnée d’une interview du réalisateur.  L’ensemble a été réalisé en avril 2008 alors que Yousry accueillait Raphaël chez lui avant le départ de ce dernier pour une traversée du Proche-Orient à vélo pour réaliser un livre :

 

Un petit tour au Proche-Orient (Éditions Bleu Autour/France Inter, 2009). Au printemps 2008, Raphaël Krafft a sillonné sur son vélo le Proche-Orient du Caire à Beyrouth, en passant par Israël, la Palestine, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Pour France Inter et en vue de ce carnet de route, il a recueilli des paroles et des images que les journalistes épris de vitesse n’entendent ni ne voient pas toujours. Il dresse ainsi un portrait intimiste de cette région où les conflits, sauf dans les Territoires, passent au second plan, et dont les habitants, souvent désenchantés, ont soif de liberté.

 

 

 Découvrez une interview réalisée au lendemain de la projection du film événement « 18 jours » qui retrace les différentes étapes de la révolution de la place Tahrir via dix courts métrages de dix réalisateurs.



 

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