Stephan Roll : « L’armée égyptienne ne veut pas perdre ses privilèges »
03 novembre
En Égypte, la révolte de février a entraîné la chute de l’ancien régime, mais la liberté tant attendue n’est pas encore au rendez-vous. Le gouvernement de transition semble avoir conservé de vieux réflexes autoritaires, comme vient de le comprendre à ses dépens le blogueur Alaa Abdel Fattah, qui vient d’être arrêté par l’armée, officiellement pour incitation à la violence. Qu’un civil soit appelé à comparaître devant un tribunal militaire, voilà qui constitue pour les défenseurs des droits de l’homme actifs en Égypte un nouveau coup bas de la part du Conseil militaire actuellement au pouvoir. Après la révolution, celui-ci avait promis de faire progresser la démocratie, mais la situation stagne. Le pouvoir reste encore en partie entre les mains de représentants de l’ancien régime, lesquels continuent à faire pression sur les défenseurs des droits de l’homme et sur les journalistes, et les tensions entre coptes et musulmans s’embrasent de nouveau. Le Printemps arabe est-il en passe de tomber à l’eau en Égypte ?
Interview de Stephan Roll, spécialiste de l’Égypte à la SWP, l’Institut allemand pour la politique internationale et la sécurité de Berlin.
Après un séjour de recherche au Caire, Stephan Roll travaille depuis 2010 en tant que chargé de cours à l’Université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg. Ses principaux sujets de recherches : l’Égypte et les processus de transformation économiques et politiques dans les États arabes. Il a rédigé de nombreux comptes-rendus analytiques sur les bouleversements au Proche-Orient, dont : « Égypte : la transformation politique et économique, un défi complexe », « La corruption en Égypte » et « Égypte, l’heure zéro ? »
Magali Kreuzer pour ARTE Journal : Monsieur Roll, le blogueur Alaa Abdel Fattah vient d’être arrêté en Égypte pour incitation à la violence et convoqué devant un tribunal militaire. Deux semaines plus tôt, un autre blogueur, Maikel Nabil, avait été condamné à trois ans de réclusion pour « diffamation contre les forces armées égyptiennes ». Il a entrepris une grève de la faim, ce qui lui a valu d’être interné en hôpital psychiatrique. Serait-ce à dire que rien n’a changé dans le système judiciaire égyptien depuis la chute d’Hosni Moubarak ?
Stephan Roll, spécialiste de l’Égypte : Je pense que si, bien que l’arrestation de plusieurs activistes semble en effet indiquer que la répression a regagné du terrain ces dernières semaines. Il ne s’agit pas ici de justice civile, mais de justice militaire, puisque c’est devant un tribunal militaire que ces gens sont passés en jugement. Il s’agit là d’une évolution très problématique. Il est indubitable que depuis qu’elle assure le pouvoir intérimaire, l’armée soumet de plus en plus de civils à des procès militaires.
ARTE Journal : Pourquoi cela est-il problématique ?
Stephan Roll : Parce que les procès militaires sont tout sauf transparents, qu’ils ne respectent pas les principes de l’État de droit, et tout simplement parce que les civils ne sont pas censés être traduits en justice devant une juridiction militaire. Si de réels chefs d’accusation pèsent sur eux, leur procès devrait relever de tribunaux civils, devant lesquels ils ont davantage la possibilité de se défendre.
ARTE Journal : Ces arrestations sont à peine évoquées dans les médias égyptiens. Les journalistes se plaignent de plus en plus souvent de la censure, d’intimidations et même d’attaques physiques. Qu’en est-il de la liberté de la presse en Égypte ?
Stephan Roll : Je pense que la presse jouit d’une assez grande liberté ainsi que d’une relative diversité. Les évènements récents sont bel et bien relatés dans la presse. Pour donner un exemple concret, dans le cas d’Alaa Abdel Fattah, le journal Al-Shorouk a publié une lettre rédigée par le blogueur. Autrement dit, son procès fait l’objet d’un suivi médiatique. La question est avant tout de savoir quelle est l’étendue du contrôle que l’État exerce sur la presse. J’ai personnellement l’impression que la presse s’est quelque peu libérée du joug étatique dans les semaines qui ont suivi l’effondrement du régime de Moubarak, mais que cette liberté est déjà en train de disparaître. Il semble à nouveau y avoir un très haut degré d’autocensure, car il est manifeste que critiquer l’armée n’est pas sans conséquences.
ARTE Journal : L’arrestation d’Alaa Abdel Fattah semble avoir aggravé la crise de confiance entre la société civile et les autorités militaires intérimaires. De nombreux jeunes ont le sentiment que le Conseil des forces armées leur a volé leur révolution. Ce sentiment est-il justifié ?
Stephan Roll : L’armée joue un rôle particulièrement ingrat et difficile dans cette histoire et adopte un comportement plein de contradictions. Je reste convaincu qu’elle ne souhaite pas conserver le pouvoir politique, c’est-à-dire continuer à diriger activement la politique du pays. Selon moi, les militaires considèrent ce processus de transformation comme opportun et souhaite l’encourager, mais d’un autre côté, ils ne veulent pas perdre leurs privilèges et craignent une véritable ouverture politique. Ils sont donc confrontés à un dilemme. La direction que prendront les choses dépendra également des voix qui l’emporteront au sein même du Conseil suprême des forces armées. Ces dernières semaines, les rapports entre la population et l’armée sont devenus plus tendus, car l’armée est vue davantage comme un frein que comme une force motrice.
ARTE Journal : Pourtant, selon vous, le Conseil suprêmes des forces armées actuellement à la tête du pays n’aurait pas l’intention de se cramponner au pouvoir après les premières élections parlementaires démocratiques qui se tiendront à partir du 28 novembre…
Stephan Roll : Je ne dirais pas qu’il n’a pas l’intention de conserver le pouvoir. Je crois que ceux qui exercent le pouvoir politique de façon temporaire en Égypte n’y gagnent pas grand-chose. Le pays va mal. Il est confronté à une montagne de problèmes. Quiconque détient le pouvoir politique est du même coup politiquement responsable, ce qui peut vite lui retomber dessus. La chute d’Hosni Moubarak l’a bien montré. Je pense donc que le gouvernement militaire n’est pas intéressé par l’exercice effectif du pouvoir politique, mais qu’en revanche, il souhaite vivement conserver sa puissance au sein du système politique, car cela lui permettrait de protéger ses privilèges. La mise en œuvre pratique de ce souhait expose l’armée à un nouveau dilemme : doit-elle donner le feu vert à des élections libres ou au contraire tenter de les entraver ? J’ai personnellement l’impression que les militaires n’ont pas encore les idées très claires quant à l’attitude qu’ils adopteront et qu’ils prennent des décisions au jour le jour. D’un autre côté, ils laissent faire le processus de transformation, sans pour autant favoriser la mise en place d’institutions politiques stables. Selon moi, ils jouent avec le feu.
ARTE Journal : Quel rôle joueront les élections dans le processus de transformation ?
Stephan Roll : Les élections parlementaires qui débuteront fin novembre dureront plusieurs mois : on ne peut pas espérer avoir de véritable résultat avant mars. Ces élections sont d’une extrême importance, car elles révèleront très clairement les rapports de force politiques dans le pays.
ARTE Journal : Croyez-vous que les islamistes, comme en Tunisie, prendront les rênes du pouvoir ?
Stephan Roll : Je crois qu’on peut effectivement faire un certain nombre de parallèles entre l’Égypte et la Tunisie. Je dirais même que cela ne m’étonnerait pas qu’en Égypte, les forces islamiques soient encore plus fortement représentées au parlement qu’elles ne le sont actuellement au sein de l’assemblée constituante tunisienne. Les Frères musulmans sont la force politique la mieux organisée et je pense qu’ils obtiendront de ce fait le plus grand nombre de voix aux élections. Mais ils sont en concurrence non seulement avec les nouveaux partis séculiers qui ont vu le jour ces derniers mois, mais aussi avec un certain nombre de nouveaux partis islamistes.
ARTE Journal : Depuis la chute de Moubarak, les heurts entre islamistes et coptes se sont multipliés. Ne serait-ce que pendant les violents incidents de la nuit du 9 au 10 octobre, il y a eu 24 morts et plus de 170 blessés. Ces conflits religieux menacent-ils de tuer dans l’œuf l’expérience de la liberté ?
Stephan Roll : Il ne faut pas accorder trop d’importance à ces conflits. Demandons-nous d’abord qui ils opposaient au juste. Prenons un exemple récent : les incidents qui ont eu lieu au Caire devant le siège de la télévision d’État. Il est très probable que ce soit la police militaire et non des islamistes radicaux qui se soit opposée aux manifestants, coptes et activistes en général. Mais cela est bien souvent présenté différemment dans les médias. J’y vois moins un conflit de religions qu’un conflit entre d’un côté l’opposition et les groupes d’intérêts et de l’autre, l’armée. Globalement, la situation a empiré, mais selon moi, les acteurs politiques les plus importants, et en premier lieu les Frères musulmans en tant que parti islamiste le plus influent, font preuve d’un comportement modéré et responsable.