Le monde arabe en révolution(s)

Stefan Buchen : « Qui est au pouvoir dans la nouvelle Libye ? »

30 novembre

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Ce tournage à travers la Libye – deux mois après la chute de Kadhafi  – nous a réservé bien des surprises. Elles sont révélatrices de cette période de transition, intervenue après une guerre de huit mois.

La première fois que mon cameraman Juan-Pablo Mondini et moi-même avons atterri à Misrata, c’était en avril dernier, les combats faisaient rage. Cette ville méditerranéenne – alors encerclée par les troupes de Kadhafi – était la cible de bombardements. Les insurgés armés défendaient les quartiers de la ville qui avaient été libérés lors de combats, au prix de pertes humaines très lourdes. Nous étions arrivés ici par voie de mer en transitant par Malte, seul accès possible. Pendant une semaine, nous avons couvert le conflit en direct de Misrata aux côtés des rebelles. A l’époque, les journalistes étaient les bienvenus, il s’agissait en effet d’informer le monde du désespoir, de la misère et de la mort qui sévissaient dans la ville. Les insurgés acceptaient notre présence sur le front et n’hésitaient pas à répondre à nos questions.  

Le hasard nous fait rencontrer à nouveau l’un de leurs chefs rebelles, qui avait répondu à nos questions. Nous le voyons sortir de sa jeep de l’armée, la barbe soignée, accompagné de ses gardes du corps. Ces derniers nous scrutent avec méfiance lorsque je l’aborde. « salam ‘aleikum – Souvenez-vous, on vous a rencontré en avril l’an dernier. Où en êtes-vous, maintenant ? ». L’homme nous éconduit. « Je ne donne plus d’interviews ». Il n’en dira pas plus avant de remonter à bord de la jeep.

Cette scène est révélatrice de l’opacité de la situation à Misrata. Qui détient le pouvoir dans la nouvelle Libye ? La ville marquée par ses blessures est pourvue d’un conseil civil local et d’un conseil militaire gérés par des représentants connus. Mais on dirait qu’ils n’ont pas le droit à la parole. Le pouvoir semble reposer entre les mains d’hommes qui subitement refusent d’être filmés, comme le chef rebelle. « On ne va pas rendre les armes au gouvernement de transition », voilà ce que nous confie un opposant farouche de Kadhafi originaire de Misrata, que nous avions également interrogé en avril. « On va juste donner une kalachnikov par homme pour la forme. Mais on va en garder deux chez soi, juste au cas où ».

On estime que les rebelles de Misrata ont mis la main sur un butin de guerre de 400 chars en état de marche. Certains sont stationnés aux portes de la ville. En signe de reconnaissance, Al-Kib, premier ministre du gouvernement de transition a nommé un homme de Misrata ministre de l’intérieur pour avoir joué un rôle prépondérant dans la victoire contre Kadhafi. Reste à savoir si de telles mesures vont suffire à réduire les tensions entre le gouvernement civil de transition à Tripoli et les rebelles armés disséminés un peu partout dans le pays : ces derniers se sentent en effet brimés dans la nouvelle répartition du pouvoir.
Autre découverte sur le campus universitaire de Tripoli : ici même, peu après la libération de la capitale, nous avions rencontré des étudiants, opposants de Kadhafi, qui avaient été incarcérés. Trahis par des sbires du gouvernement infiltrés sur le campus, ils avaient payé le prix fort pour leur participation aux insurrections. En effet, les agents de Kadhafi maintenaient l’université sous haute surveillance ; il s’agissait d’étouffer la révolte dans l’œuf. Aujourd’hui, les fidèles du Colonel ont disparu. Nous découvrons également qu’un nouveau comité de surveillance a vu le jour : le comité d’exhortation du bien et d’interdiction du mal. Un concept hérité du Coran ; les talibans avaient un ministère au nom similaire en Afghanistan. Même chose en Arabie Saoudite : un organe officiel du gouvernement porte cette dénomination. Dans les pays islamistes ultra conservateurs, ce sont des organes de surveillance chargés du maintien de le la morale publique. On retrouve le même phénomène sur le campus de Tripoli. Des étudiantes en témoignent : le nouveau comité veillerait à ce que l’islam soit respecté au doigt et à l’œil. « Vous avez un exemple ? » « Eh bien, garçons et filles n’ont pas le droit de s’approcher de trop près ». Ces étudiantes estiment que cette nouvelle forme de surveillance est une bonne chose. Comment avoir l’impression qu’un vent de nouveauté souffle sur le campus ?

Mais une surprise de taille nous attend dans un quartier en ruines à l’extérieur de Tripoli : nous allons à la rencontre de jeunes, qui ont baptisé leur groupe « la révolution en rap ». Tous les quatre se sont découvert une véritable passion pour le rap, et cela fait trois ans qu’ils se produisent devant un arrêt de bus, faute de trouver un autre lieu. Ils n’ont jamais pu donner de concert officiel, n’ont pas sorti d’album non plus, alors qu’ils ont du talent à revendre. Leurs textes, inspirés de la vie de tous les jours, sont écrits en dialecte libyen. Ils ont commencé à critiquer le régime bien avant que ne déferlent les vagues d’insurrection. Aujourd’hui, ils revendiquent « la révolution après la révolution », dénoncent la circulation d’armes en profusion et la cupidité de ceux qui raflent les postes lucratifs de la nouvelle Libye. Ils se consacrent actuellement aux préparatifs de leur première tournée dans le pays libéré. Reste à leur souhaiter qu’elle verra le jour.

 


Stefan Buchen
Stefan Buchen a étudié le Français, l’Arabe et la littérature arabe. Depuis 1995 il est correspondant à Jérusalem. En 2000 il avait un poste de stagiaire chez la NDR, une institution des médias allemande. Buchen a publié beaucoup de reportages sur l’Irak, l’Iran et la Palestine. En 2011, il est désigné comme reporter de l’année et reçoit le prix « Preis für die Freiheit und Zukunft der Medien » (2011)

 

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