Stefan Buchen : « Ce que les islamistes libyens visent, c’est le pouvoir »
23 novembre
A l’exemple de la Tunisie et de l’Egypte, les islamistes libyens n’ont pas été le moteur du soulèvement contre la dictature du Colonel. C’est surtout la jeune génération, qui en Libye a déchaîné la vague de protestation dans la rue.
Elle a été menée par les activistes sur internet et les défenseurs des droits civiques.
Lorsque l’appel de la liberté a été lancé, la réponse a fusé dans la violence. Dès lors, les manifestants ont exigé la « chute du régime ». Tout s’est passé en quelques jours, et à partir de fin février 2011, les combats faisaient rage entre les insurgés armés – certains avaient pillé l’arsenal militaire de Kadhafi – et les troupes gouvernementales ; des affrontements qui ont duré huit mois jusqu’à la fin brutale de Kadhafi. Entre temps, les islamistes s’étaient infiltrés toujours plus nombreux dans les rangs des insurgés. Au début ils se sont fait remarquer sur le front de l’Est, près de Benghazi, en prêtant une main secourable à la distribution de denrées alimentaires aux combattants. Lors de la conquête du QG de Kadhafi à Bab al-Aziziya, c’est Abdel Hakim Belhadj, vétéran de l’Afghanistan, qui a mené l’offensive militaire. Propulsé chef du conseil militaire de Tripoli, il est devenu l’un des hommes les plus puissants de la nouvelle Libye.
Comme en Tunisie et en Egypte, les islamistes essaient de se hisser jusque dans les hautes sphères du pouvoir en Libye. Ils n’ont pas perdu leur temps. C’est ce que nous avons constaté à Tripoli : ils ont en effet investi l’ancienne académie militaire de Kadhafi, bâtiments et terrains d’entraînement compris. Dans le but avoué, je cite, « de fonder une Garde nationale chargée de surveiller les zones frontalières et côtières, les gisements de pétrole, les banques et autres installations qui présentent un intérêt stratégique » : voilà ce que nous dit l’un de leurs chefs au visage mangé par la barbe. « La requête a été déposée auprès du Conseil National de Transition, qui l’a approuvée ». C’est aussi simple que cela, dans la nouvelle Libye. Ils sont déjà des milliers de jeunes hommes à s’entraîner au tir avec leurs kalachnikovs et autres armes d’assaut. Et tant pis pour l’absence de solde : ils espèrent être bientôt recrutés officiellement au sein de cette nouvelle milice.
Leur chef s’appelle Khalid al Charif, ex membre du GICL – Groupe Islamique des Combattants Libyens -, branche libyenne du djihad. Ses officiers malmènent les recrues sur un parcours parsemé de barres, de tranchées et d’échelles (de corde) : tout cela rappelle étrangement les camps d’entraînement d’Al Qaïda. Il y a encore peu de temps, la plupart de ces commandants croupissaient dans les geôles de Kadhafi. Après la défaite des Soviétiques en Afghanistan, ils étaient revenus en Libye pour reprendre le combat aux côtés du despote local, sans succès. Certains, comme Belhadj, avaient choisi de rester dans la nébuleuse des talibans et d’Al Qaïda. Arrêtés après 2001 par les Américains, ils ont été livrés en pâture à Khadafi suite à un vol d’extradition. Conscient que ces prisonniers jouissaient du statut de martyr, le Colonel a alors tenté de trouver un compromis avec les islamistes, en chargeant son fils Saif al-Islam de négocier avec les prisonniers. Cela a fait grand bruit : de nombreux islamistes, et, parmi eux, Belhadj, sont sortis de prison. En compensation, ils se sont dit prêts à mettre fin au djihad contre le régime – une manière d’assurer la trêve à Kadhafi. Un pavé d’environ 400 pages, contenant des théories politico-théologiques, relate ce revirement sous le titre pompeux d’ « Etudes correctives sur la signification du djihad, de la morale publique et de l’art de gouverner ». C’est donc peu de temps avant la révolution en Libye que les islamistes ont fait la paix avec Kadhafi.
Il n’est pas étonnant qu’en moins de douze mois, ils aient été pris au dépourvu par les événements ; ils avaient besoin d’un peu de temps pour s’organiser avant de se joindre à la révolution. Et, pourquoi pas, jouer des coudes pour se frayer un chemin jusqu’en haut. Cet épisode semble aujourd’hui provoquer la gêne des islamistes, c’est un sujet qu’ils n’aiment pas aborder. Ils préfèrent passer pour des opposants de toujours au régime de Kadhafi. Plus intéressant encore, le président du CNT, Mustafa Abdel Jalil, coince les islamistes qui s’étaient engagés, du vivant du Colonel, à renoncer à la violence. Une mesure que Mustafa Abdel Jalil dit vouloir appliquer dans la nouvelle Libye. Précisons qu’à l’époque où ce compromis avait été conclu, Mustafa Abdel Jalil était ministre de la justice de l’ancien despote ; aujourd’hui il affirme à qui veut l’entendre qu’en Libye, on professera désormais un islam modéré. A quoi donc va servir la nouvelle Milice Nationale, créée par les ex-chefs du GICL ? Va-t-elle simplement servir de police des frontières, dont le rôle est d’assurer la protection du pays ? Ou s’agira-t-il en fait de la branche armée des islamistes libyens, qui pourrait émerger au sein de luttes intestines ? De cette question dépend vraisemblablement l’avenir du pays.
Stefan Buchen
Stefan Buchen a étudié le Français, l’Arabe et la littérature arabe. Depuis 1995 il est correspondant à Jérusalem. En 2000 il avait un poste de stagiaire chez la NDR, une institution des médias allemande. Buchen a publié beaucoup de reportages sur l’Irak, l’Iran et la Palestine. En 2011, il est désigné comme reporter de l’année et reçoit le prix « Preis für die Freiheit und Zukunft der Medien » (2011)
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