Le monde arabe en révolution(s)

Sophie Pommier : « En Egypte, le paysage politique est complètement recomposé »

24 janvier

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Ce 25 janvier, les Egyptiens fêtent le premier anniversaire du soulèvement contre le président Hosni Moubarak. Une révolte populaire qui avait pour épicentre la place Tahrir au cœur de la capitale avec les immenses rassemblements. Une vague d’espoir démocratique est née, un changement de politique a débuté mais un an après, les attentes du peuple égyptien ne sont pas forcément comblées.
Nous avons interrogé Sophie Pommier, consultante chez Meroe, cabinet de conseil sur le monde arabe, mais également professeur à Sciences-Po et spécialiste de l’Egypte.

Manuel Dantas pour ARTE Journal – Dans quel état d’esprit se trouvent actuellement les Egyptiens, à l’orée des célébrations du 25 janvier organisées par l’armée ? Certains mouvements appellent d’ailleurs à boycotter cet anniversaire.

Je pense que la population égyptienne est plutôt confrontée à des incertitudes et des inquiétudes, surtout face à la dégradation de la situation économique qui, en ce moment est vraiment au cœur des préoccupations de l’Egyptien moyen, bien plus finalement que les commémorations de la révolution ou les recompositions politiques. Parce que là, avec les troubles, l’insécurité, l’instabilité politique et le changement de personnel de manière régulière, notamment au niveau du gouvernement, le tourisme est en chute libre, les investissements étrangers aussi. L’aide promise notamment par les pays du Golfe n’arrive pas et si rien ne se passe l’Egypte sera vraisemblablement en défaut de paiement aux alentours du mois de mars prochain, c’est-à-dire vraiment demain.

Comment se traduit cette crise ? Est-ce que ça touche les habitants dans leurs dépenses quotidiennes, courantes ?

Oui, cela se traduit par la poursuite de l’inflation et puis surtout par une aggravation du problème de l’emploi. Tout le secteur touristique est déjà frappé de plein fouet et souvent, quelqu’un qui travaille dans le tourisme fait vivre plusieurs autres personnes donc ça a un effet démultiplié.

Avez-vous des chiffres relatifs à la fréquentation touristique ?

On dit qu’il y a une baisse de 30% par rapport l’année d’avant la révolution. Mais ce sont des chiffres officiels qui paraissent bien optimistes par rapport à ce qu’on constate sur le terrain. Bien qu’il faille nuancer, manifestement les sites de mer Rouge sont un peu moins abandonnés par les étrangers que la vallée du Nil ou le Caire, où les Occidentaux craignent davantage les répercussions des troubles politiques que dans des sites plus excentrés de tourisme balnéaire un peu plus protégés. Reste que globalement, le choc pour l’industrie touristique est quand même extrêmement fort.

La révolution a-t-elle déçu ?

On a un effet boomerang par rapport aux attentes suscitées par la révolution. Les habitants attendaient une amélioration assez rapide et c’est vrai que dans un premier temps, du fait justement de l’instabilité, les répercussions sur l’économie sont plutôt négatives. Donc on assiste ces dernières semaines à une remobilisation sociale qui s’était déjà exprimée fortement au début de la révolution et qui avait certainement été déterminante.

Elle avait pris le relais d’un mécontentement plus politique, qui s’exprimait sur la place Tahrir autour d’un noyau de jeunes révolutionnaires activistes très politisé, très motivé, mais qui sans doute n’aurait pas suffi à eux seuls à faire bouger les choses. Ils ont ensuite été relayés par les islamistes et puis ensuite par toute cette mobilisation sociale qui a donné une autre dimension à la révolution. Et là c’est vrai que depuis quelques semaines, on voit se remobiliser ces gens-là, soit de manière sectorielle, soit sur des sites ouvriers, soit par profession et qui vont sans doute relayer à l’occasion du 25 janvier la contestation à caractère plus politique qui est toujours celle de ces jeunes activistes. Ils demandent le départ des militaires et estiment que la révolution n’est pas allée au bout de sa logique.

Et on pourrait avoir une jonction à nouveau entre ces deux catégories sachant que cette fois en revanche, les islamistes seront eux moins présents dans ces commémorations, parce qu’ils ont eu les consultations électorales se sont exprimées à leur profit.

Vous avez donc le sentiment que l’effet de cohésion nationale constaté il y a un an est en train de reprendre ?

Disons qu’il reprend pour certaines catégories de population. L’année dernière, il y a eu une espèce de jonction entre l’armée, qui s’était dissociée du régime, les jeunes activistes, les islamistes et cette mobilisation sociale. Aujourd’hui les islamistes n’ont a priori pas de raison de se mobiliser et de manifester, si ce n‘est pour saluer l’anniversaire de la révolution, mais pas dans une dimension revendicative car ils sont maintenant aux commandes. C’est à eux de jouer, ils sont au pied du mur. Et les militaires cette fois-ci ne sont plus du côté des manifestants puisqu’il y a eu un désamour – et encore le terme est faible – entre ce noyau dur d’activistes et l’armée, qui l’année dernière étaient plus ou moins en phase. Aujourd’hui le paysage est plus morcelé : on va avoir les militaires et les islamistes, qui vont jouer la carte de la légitimité révolutionnaire mais qui ne sont plus dans une démarche revendicatrice et puis de l’autre côté ce noyau d’activistes et les gens qui ont des revendications sociales à faire valoir qui vont se trouver du côté des manifestants vindicatifs. Le paysage s’est recomposé avec des camps distincts par rapport à ce qu’il était l’année dernière à la même époque.

Justement l’année dernière, on avait constaté que la présence féminine s’était renforcée au fur et à mesure des événements. Est-ce que les femmes ont un an après bénéficié du mouvement populaire ?

Clairement non, puisque de toute façon les recompositions politiques les ont écartées. Elles ont figuré sur des listes électorales mais en général à des places qui leurs interdisaient concrètement d’espérer être élues, c’était vraiment des places faire-valoir alibi. Le pourcentage de femmes dans la nouvelle Assemblée est extrêmement faible, dans le gouvernement elles ne sont que deux, etc. Donc les femmes qui se sont pas mal mobilisées sont les grandes perdantes de la révolution et c’est vrai que la percée des islamistes, objectivement, n’est pas très prometteuse pour la question des femmes, de même qu’elle ne l’est pas non plus pour les minorités, les homosexuels, et toutes les catégories un peu marginales de la société.

Avec cette montée des islamistes, vous pensez que leur cohabitation avec l’armée peut durer longtemps ?

Je pense qu’il est obligatoire qu’un accord soit trouvé entre les militaires et les islamistes. Les militaires ont tout à fait intérêt à retourner en coulisses, à surveiller les choses d’un peu plus loin en étant moins exposés. Ils ont subi l’épreuve du pouvoir et je pense qu’elle leur laisse un goût assez amer et qu’ils ne tiennent pas du tout à rester aux commandes. Simplement il est impératif pour eux, avant de remettre le pouvoir aux civils, de valider un certain nombre de points qui sont essentiels à leurs yeux : la garantie de leurs intérêts économiques, l’absence de politique aventureuse avec Israël et le risque d’un conflit régional, et troisième point et non le moindre, la garantie de l’impunité pour leurs exactions à l’époque de Moubarak et depuis le déclenchement de la révolution. Ces points validés, les militaires sont plutôt enclins à retourner non pas dans leurs casernes parce qu’en général ils n’y sont plus tant que dans les milieux d’affaires : c’est le scénario qui se dessine. En soi, le fait de laisser la place aux islamistes n’est pas déterminant pour eux. 

Est-ce que vous pensez que le calendrier prévu avec l’élection de l’Assemblée puis d’un Sénat va déboucher sur une Constitution à l’horizon de juin ?

Oui je pense qu’il n’y pas de raison d’en douter. Les militaires ont tenu les élections législatives en dépit des troubles de la fin novembre, ils ont respecté le calendrier. Là on va voir pour les élections du conseil consultatif, même si les enjeux sont bien moindres parce que c’est une chambre qui a un pouvoir restreint. Les travaux d’élaboration de la Constitution devraient a priori se dérouler dans la foulée et on est parti pour des élections présidentielles à hauteur du 15 juin et ensuite un retrait prévu des militaires. Pour le moment, il n’y a pas de raison de douter de la remise en cause de ce calendrier, à moins que les islamistes ne parviennent pas à un modus vivendi avec les militaires. Mais je pense que les deux partis cherchent véritablement à en trouver un.  

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