Rima Marrouch : « Tuer est une réalité : les pensées d’un déserteur syrien »
19 avril
Abu Obeida est un déserteur de l’armée d’état qui a rejoint l’Armée syrienne libre en décembre. Il nous décrit ce que l’on ressent lors d’affrontements violents et ce que cela signifie d’abattre un compatriote syrien. Par Orwa al-Moqdad* et Rima Marrouch.
L’interview dévoile les sentiments contradictoires et les dilemmes que connaissent de nombreux Syriens. L’année dernière, la violence en Syrie était principalement imputable aux forces gouvernementales. Mais maintenant que l’Armée syrienne libre conduit également des attaques offensives, les deux parties font des victimes parmi les citoyens syriens. Abu Obeida nous apporte un témoignage personnel sur les sentiments conflictuels d’un combattant amené à tuer.
Abu Obeida a livré son premier combat dans une banlieue de Damas, lorsqu’un groupe d’une dizaine de personnes qui encadraient une manifestation s’est opposé aux forces de l’ordre. Il nous décrit ses impressions:
« La première fois que je suis sorti avec l’Armée syrienne libre, j’étais guidé par la peur.
Quand ça commence et que tu entends siffler les balles, tu te sens très léger. C’est comme si tu étais sous l’emprise d’une drogue. Ton cerveau fonctionne différemment. Il essaie d’abord de te protéger, ensuite il te pousse à tuer. Tu adoptes un nouvel état d’esprit ; si tu ne tues pas, tu meurs.
Quand les combats sont terminés, tu reprends tes esprits et c’est à ce moment-là que la peur t’envahi. L’effet de la drogue s’est arrêté. Tu vois les corps de tes amis et tu te dis : « Ça peut m’arriver à moi aussi? »
J’ai tué beaucoup de gens.
Quand tu tires de loin, tu sais que la personne tombe sous tes balles. Mais tu ne ressens rien, comme si sa vie n’avait aucune valeur dans cet enfer où vous avez été jetés tous les deux.
Mais quand c’est à bout portant et que tu es témoin de sa douleur, c’est terrifiant. Tu ressens de l’amertume : j’ai pris la vie d’un homme. Cela provoque d’étranges conflits intérieurs où se disputent la force et la peur. La force t’interroge : « Pourquoi lui as-tu pris la vie ? »
Lorsque c’est toi qui tues, la situation change du tout au tout. En mourant, cet homme devient une victime et toi, un assassin.
Tu vois ses rêves, sa femme, ses enfants et sa maison défiler dans ses yeux. Tu reconnais un désir commun, plus sincère que tout le reste : en fin de compte, lequel d’entre nous ne souhaite-t-il pas rentrer chez lui ?
Je me demande parfois si je suis encore un Homme normal après tout cela. J’essaie de montrer aux gens que c’est le cas, mais je sais bien que je ne suis plus le même.
Lorsque la révolution sera terminée, ma guerre le sera également. Je déposerai les armes et je retournerai à la vie normale, parce que j’avais une vie avant la révolution. Je veux poursuivre mes études et réaliser mes rêves. Mais si la même situation d’injustice que nous vivons actuellement se reproduit, je reprendrai les armes. »
* Al-Moqdad est journaliste et écrivain syrien.
Crédits : Andrew Bossone
Une interview plus complète d’Abu Obeida a été publiée en arabe, sur le site de l’hebdomadaire en ligne Souriatna.
© Photo capturée sur You tube d’un déserteur de l’armée.
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Rima Marrouch est une journaliste syro-polonaise indépendante. Elle a grandi à Homs dans les années 90, lorsque la ville était encore un endroit paisible. Elle écrit des reportages sur la Libye et sur la Syrie pour le LA Times. Elle a également travaillé pour le « Committee to Protect Journalists/Middle East and North Africa Program ». Aujourd’hui, elle est basée à Beyrouth, au Liban.
Vous pouvez suivre Rima sur Twitter et lui écrire sous @ RimaMarr
© photo Rima Marrouch : Everyday Rebellion
Everyday Rebellion - Un projet cross-media sur la lutte non-violente dans le monde ; coproduit par ARTE
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