Le monde arabe en révolution(s)

Rima Marrouch : « Il n’est plus possible de revenir en arrière, en Syrie »

24 mai

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Une anecdote récente raconte qu’à Homs, pendant une manifestation anti-gouvernementale, un homme s’est mis à scander : « Dera, qu’est ce qui nous a pris de provoquer ce chaos ? » Considérant le nombre de victimes, les villes et les villages détruits, les personnes emprisonnées, je me suis interrogée. Si nous pouvions remonter le temps, les gens seraient-ils toujours prêts à se révolter ? Cela en vaut-il vraiment la peine ?

J’ai commencé à me poser des questions après une conversation avec une amie d’enfance, originaire de Homs. Elle est installée en Europe avec son mari depuis plusieurs années déjà. Elle a perdu deux de ses cousins depuis le début de l’insurrection. Le premier avait été légèrement blessé à la jambe pendant une manifestation pacifiste, tout au début du soulèvement, et conduit au redoutable Hôpital National de Homs. Quand son cadavre a été rendu à sa famille, il portait d’évidentes marques de torture. Je me souviens des yeux gonflés de larmes de mon amie et de la vidéo qu’elle m’a envoyée, montrant le corps de son cousin couvert d’hématomes. Je me souviens de sa voix quand elle me demandait : « Il est beau, non ? »

Son autre cousin a été abattu par un sniper à un poste de contrôle. La plupart des membres de sa famille ont fui vers Damas. Elle ajoute : « Si seulement les gens ne s’étaient pas révoltés. Si seulement il ne s’était rien passé. Homs est détruite à 60%. Ma famille peut se permettre de partir pour se mettre à l’abri, mais les familles pauvres de Homs paient le prix fort. »

Un autre ami vient de quitter Damas. Comme la plupart des jeunes Syriens, il est parti parce qu’il ne trouvait pas de travail, bien que ce soit un excellent architecte. Son cas n’est pas une exception en Syrie, où l’économie aussi est en ruines.

« J’ai quitté Damas en pleurant, » dit-il. « C’est vraiment déprimant. Les dissensions entre les alaouites et les sunnites se sont aggravées. Même mes anciens amis disent « putain d’alaouites, ils nous massacrent. » Et ce sont des gens qui affirmaient il y a quelques mois encore, que la Syrie n’était pas un état sectaire. Toute la structure de la société s’est effondrée. Mais soyons honnêtes : les divisions sectaires ont toujours existé ; aujourd’hui, elles explosent au grand jour. »

Est-ce qu’il encouragerait à nouveau le soulèvement s’il pouvait revenir en arrière ?

« Je me suis souvent posé cette question. Je me dis que peut être je préférerais que ça n’ait jamais débuté, parce que je vis ça de loin. Mais dans la réalité, il y a des gens qui poursuivent ce mouvement. Il faut que la révolution les fasse évoluer. Qu’elle les secoue. Les divisions sectaires ont toujours existé. Quelle différence cela fait-il si elles explosent au grand jour, aujourd’hui ou dans 30 ans ? Le peuple vaincra. A ce stade, les gens ne se préoccupent plus de leurs vies. Ils veulent juste se débarrasser de ce régime. »

Il avoue tout de même : « Nous étions comme des adolescents, s’imaginant que ce serait une partie de plaisir. »

Je me bats pour avoir les idées claires, pour savoir si les Syriens n’ont pas payé très cher, quelque chose qui n’en valait pas la peine.

Un autre ami me dit : « Je ne regrette pas d’avoir pris part aux manifestations. Je regrette simplement les erreurs que nous avons commises. Nous aurions dû être plus prudents et ne pas sous-estimer  le régime. Nous le croyions stupide et il s’est montré plus malin qu’on ne l’avait imaginé. »

Peut être, effectivement, que cela n’a pas d’importance si les Syriens paient le prix de leur liberté maintenant ou dans plusieurs années. Mais moi, j’écris ces lignes bien à l’abri à Amman pendant que d’autres manifestent toujours dans le pays. Ils ont décidé de ne pas revenir en arrière. Malheureusement, le gouvernement affiche la même détermination.

 

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Rima Marrouch est une journaliste syro-polonaise indépendante. Elle a grandi à Homs dans les années 90, lorsque la ville était encore un endroit paisible. Elle écrit des reportages sur la Libye et sur la Syrie pour le LA Times. Elle a également travaillé pour le « Committee to Protect Journalists/Middle East and North Africa Program ». Aujourd’hui, elle est basée à Beyrouth, au Liban.

 

Vous pouvez suivre Rima sur Twitter et lui écrire sous @ RimaMarr

 

© photo Rima Marrouch : Everyday Rebellion

Everyday Rebellion - Un projet cross-media sur la lutte non-violente dans le monde ; coproduit par ARTE

 


Illustration: 3aref 6ari2o’s photostream. C’est une communauté de jeunes artistes Syriens, designers et militants qui visent à la fois à rassembler et à servir d’inspiration pour la lutte pour la liberté syrienne. Leur site web s’appelle  Syrian people know their way (le peuple syrien connait sa voie). Ils viennent de remporter un Golden Nica à Ars Electronica 2012 dans la catégorie « communautés numériques ».  

Légende: « Arrêtez les tueries. Nous voulons bâtir un pays pour tous les Syriens. » Le slogan fait partie d’une campagne lancée par la jeune activiste Syrienne, Rima Dali.

 

 

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