Fabrice Balanche : « L’avion turc ne survolait pas la Syrie par hasard »
26 juin
Quels sont les enjeux du sommet de l’OTAN centré sur la crise entre la Turquie et la Syrie ? Une intervention militaire de l’alliance contre la Syrie est-elle possible actuellement ? Entretien avec Fabrice Balanche, Directeur du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée.
Le discours très déterminé, du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est-il crédible ? Pourquoi Ankara joue-t-elle un double jeu face à Damas ? Pour répondre à ces questions, ARTE Journal s’est adressé à Fabrice Balanche. Une interview réalisée par Frédéric Toussaint.
Frédéric Toussaint pour ARTE Journal : Quel est l’enjeu du sommet de l’OTAN, mardi 26 juin, pour la Turquie et la Syrie ? De nouvelles sanctions sont-elles à prévoir de la part d’Ankara ?
Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Moyen-Orient : La Turquie va présenter sa version de l’affaire aux membres de l’OTAN. Son but est de montrer qu’elle a été agressée par la Syrie, ce qui implique selon l’article 4 du Traité de l’OTAN une solidarité des États membres par rapport à ce que la Turquie qualifie d’agression. C’est en fait la deuxième fois depuis la signature du Traité de l’OTAN en 1949 qu’on a ce type de sommet. Donc c’est quand même quelque chose d’exceptionnel dans l’Histoire de l’OTAN. La dernière fois, en février 2003, c’était déjà à l’initiative de la Turquie qui avait peur d’une éventuelle agression de Saddam Hussein et qui a demandé à ce que l’OTAN déploie des moyens de défense à sa frontière avec l’Irak. Alors évidemment, si on met ça dans ce contexte par rapport aux précédents, ça peut effectivement être inquiétant pour la Syrie puisque mars 2003, c’est l’invasion américaine de l’Irak.
Le Secrétaire général de l’Alliance atlantique, Anders Fogh Rasmussen n’a pourtant pas encore évoqué cette option militaire ?
Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Moyen-Orient : L’OTAN de toute façon refuse d’intervenir et Rasmussen l’a déclaré à plusieurs reprises. Disons que c’est un signal que l’on envoie à la Syrie en lui disant qu’il ne faut pas exagérer en détruisant des avions ou en tirant sur le territoire turc car il y a déjà un précédent au mois de mai dernier où il y a eu des tirs syriens sur la Turquie. Ça peut justifier le déploiement de moyens militaires de l’OTAN au sud de la Turquie pour « protéger » le territoire turc et qui serviraient ensuite de soutien aux rebelles syriens s’ils parvenaient à libérer une partie du territoire.
Un nouvel avion de combat turc a été visé par des tirs syriens alors qu’il partait à la recherche d’un autre avion de combat abattu vendredi au-dessus de la Syrie. Pourquoi l’aviation turque continue-t-elle de survoler le territoire syrien alors que le régime de Bachar al-Assad dispose d’un puissant système de défense anti-aérien ?
Fabrice Balanche : « Cet avion n’était pas là par hasard. Les Russes ont installé une station radar à Kessab à la frontière avec la Turquie. Cet avion venait tester la DCA syrienne. Ils se sont aperçus que les Russes leur avaient donné de l’excellent matériel donc qu’il fallait faire attention. En cas d’attaque de l’OTAN, la Syrie ne pourra pas conserver la maîtrise du ciel parce que son aviation serait vite éliminée. Mais en revanche, des DCA autonomes, comme c’est le cas, pourraient faire des dégâts à l’aviation de l’OTAN, l’obliger à tirer depuis beaucoup plus haut. On se souvient déjà de la Libye qui n’avait pas de matériel anti-aérien perfectionné, il avait quand même fallu plus de six mois pour en venir à bout. La Syrie pourrait causer des dégâts importants en cas de tentative d’instauration de corridor humanitaire ou de zone d’exclusion aérienne comme on avait fait en Irak dans les années 90″.
Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré que la Turquie ripostera avec détermination à la chute de son avion. Qu’est-ce que cela sous-entend concrètement ?
Fabrice Balanche : Erdogan est habitué à faire des déclarations de ce type qui ne sont pas suivies de faits ensuite. On l’avait déjà vu pour la flottille pour Gaza ou l’année dernière lorsqu’il demandait le départ de Bachar al-Assad. Ça n’a jamais été suivi des faits. L’opinion turque ne veut pas d’une intervention militaire en Syrie. Il y a récemment eu un sondage en Turquie. Seulement 16% de la population accepterait une intervention militaire en Syrie. La Turquie est divisée. Vous avez Erdogan, proche des Frères musulmans, qui effectivement soutient l’opposition syrienne. Mais en face, vous avez des kémalistes qui eux seraient plutôt du côté de Bachar al-Assad. Donc ça risque de provoquer une crise politique en Turquie, ce dont les Turcs ne veulent pas.
La Turquie semble mener un double jeu face à la Syrie. D’un côté, elle a renoncé à réclamer à Damas l’établissement d’un corridor humanitaire. De l’autre, elle héberge les camps d’entraînement de l’Armée syrienne libre et laisse transiter par son territoire de nombreux mercenaires et djihadistes qui vont rejoindre les rangs de l’insurrection en Syrie…
Fabrice Balanche : La Turquie sert de base arrière aux rebelles syriens. La Turquie, en tout cas Erdogan, souhaiterait la chute de Bachar al-Assad. La création de cet axe pro-iranien Liban-Syrie-Iraq-Iran bloque l’extension de la Turquie vers le sud, vers le Proche-Orient. La Turquie se retrouve isolée, coincée entre cet axe pro-iranien et la Russie qui pousse vers le Caucase et qui en fait réduit l’espace turc en Asie centrale et également au Proche-Orient. La clef de tout ça, c’est la Syrie. Si le régime tombe et est remplacé par un régime dirigé par des Sunnites, forcément il penchera du côté de l’Arabie saoudite, du côté de la Turquie et ça donnera un espace d’expansion à la Turquie au sud.
Une intervention armée de l’OTAN en Syrie est-elle inenvisageable ?
Fabrice Balanche : C’est inenvisageable actuellement, aussi à cause de la proximité avec les élections américaines dans six mois. Obama ne veut pas d’un conflit en ce moment qui pourrait nuire à sa campagne et à sa réélection. En janvier 2013, les cartes géopolitiques auront été un peu rebattues, on pourra alors en rediscuter. Il est vrai que si aujourd’hui l’OTAN reconnaît que la Turquie a été agressée et qu’elle installe des moyens de défense dans le sud de la Turquie, ça peut s’envisager dans le long terme comme le début d’une opération de l’OTAN, en tout cas un OTAN qui se préparerait dans six mois ou un an à une intervention, à condition bien sûr d’avoir pu neutraliser la Russie.
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