Dina Abouelsoud : « Je n’ai pas trouvé le lieu, c’est lui qui m’a trouvée »
07 mai
Dina Abouelsoud tient un hôtel non loin de la place Tahrir au Caire. Lorsque la révolution a éclaté, elle a ouvert ses chambres aux manifestants épuisés. Depuis la chute du régime Moubarak, les touristes se font rares. Dina continue sa lutte, pour un pays libre, pour son hôtel.
Dina Abouelsoud tient un hôtel non loin de la place Tahrir au Caire. Lorsque la révolution a éclaté, elle a ouvert ses chambres aux manifestants épuisés. Depuis la chute du régime Moubarak, les touristes se font rares. Dina continue sa lutte, pour un pays libre, pour son hôtel.
Depuis le début de la révolution en janvier 2011, Dina Abouelsoud n’est plus seulement la propriétaire d’un hôtel des environs de la place Tahrir. Cette femme de 36 ans se bat pour la démocratisation de l’Egypte, tout en essayant de maintenir une activité touristique quotidienne.
C’est le calme plat. Il y a peu, un groupe d’artistes français et allemands a annulé ses réservations – raisons de sécurité. Dina Abouelsoud secoue les épaules. C’est ainsi depuis que la population égyptienne a décidé de ne plus se tenir tranquille jusqu’au retrait de Moubarak. « Evidemment, pour le pays, c’était très bien, mais pendant des mois, mon hôtel était vide. Une catastrophe pour le tourisme. »
Un rêve se réalise
Les affaires vont mal, mais Dina Abouelsoud ne laisse rien paraître. Car elle a embrassé corps et âme la cause de la révolution. Et il faut dire que pour elle, son hôtel a été la réalisation d’un rêve : « Je n’ai pas trouvé le lieu, c’est lui qui m’a trouvée ». A la fin des années 1990, Dina quitte sa ville natale d’Alexandrie pour travailler comme guide touristique et dans l’hôtellerie, au Caire, à Charm el-Cheikh, dans le désert blanc… Au bout de dix ans, elle décide de se mettre à son compte.
Est-ce particulièrement difficile pour une femme, en Egypte ? « En tant que femme, tu es à peine respectée » explique-t-elle. « Surtout lorsque tu donnes des instructions. C’est simple ; les gens ne te prennent pas au sérieux. Les hommes ne veulent pas faire ce qu’une femme leur dit. »
Après avoir trouvé les locaux adéquats et obtenu les licences hôtelières, elle ouvre son établissement fin 2009. Elle ne dit mot à sa famille car elle veut commencer par s’établir. La première année, l’hôtel est complet, surbooké. Lorsque le grand appartement voisin se libère, Dina n’hésite pas et choisit d’agrandir. La nouvelle aile est inaugurée le 25 janvier. Et voilà que les touristes ne viennent plus, mais l’hôtel n’est pas pour autant vide. « Les gens avaient peur de se réunir chez eux », se rappelle Dina, « je leur ai donc ouvert mes portes. ». Les manifestants pouvaient venir se réchauffer, prendre une douche, se restaurer, dormir dans les chambres. Un lieu de repli, à un quart d’heure à pied de la place Tahrir.
Depuis, les réunions politiques au « Dina’s Hostel » sont ouvertes aux routards comme aux révolutionnaires. « Ceux qui veulent venir place Tahrir, c’est maintenant », dit-elle. Avec ses hôtes, elle se faufile à travers la foule réunie sur la place. Son téléphone portable sonne : Nawal El Saadawi est en route. A 80 ans, cette écrivain et médecin est la plus célèbre féministe égyptienne, et elle a prévu de se mêler aux manifestants. Dina rayonne.
En fin d’après-midi, Nawa El Saadawi se rend à l’hôtel. Rencontre improvisée dans le lobby, trois jeunes hommes sont là, eux aussi. La grande dame du féminisme trône au centre et discute de l’agenda. Les doléances sont longues, l’esprit de lutte d’autant plus fort.
Dina Abouelsoud se souvient des obstacles qu’elle a dû elle-même surmonter : « Pour ces gens, avec moi, ce n’était pas une partie de plaisir. J’ai une personnalité affirmée, ils avaient du mal. » Eux, ce sont les autorités, la police, les services secrets. « Ils ont menacé de ne pas m’accorder de licence. Mais j’y suis finalement arrivée. » Il n’y a que les backchichs qu’elle n’a pas pu contourner. Un précédent unique dans sa vie. « Dans les administrations, il y a une grande mafia qui commence dès le portier. Si je lui dis que j’ai besoin d’une licence, il calcule : hôtel = touristes – argent, beaucoup d’argent. »
Ses licences en poche, c’en était fini une bonne fois pour toutes des pots-de-vin. Depuis, elle ignore toutes les menaces. Dans tous les hôtels où j’ai travaillé, les policiers étaient corrompus. Ou bénéficiaient d’avantages en nature : le policier se pointe, il prend une douche, dort quelques heures, se fait servir un petit-déjeuner, bref, comme à la maison. »
La carte masculin-féminin
Des policiers ont une fois essayé d’arriver ainsi à leur fin, mais Dina a joué la carte traditionnelle masculin-féminin, arguant qu’elle est une femme et qu’elle ne veut pas mettre sa réputation en jeu. Pour une fois, les conceptions patriarcales ont servi sa cause. Dans son hôtel, Dina Abouelsoud organise aussi des projections de films, des concerts, des expositions. Il lui faut de nouvelles idées, et pas seulement à cause des difficultés de la branche hôtelière. En effet, c’est tout le centre du Caire qui est menacé de déclin. Le centre ville continue d’être le cœur touristique de la ville, mais dans quelques années, l’une des plus grandes curiosités aura disparu : le nouveau Musée égyptien sera situé en-dehors de la ville. Le déménagement est prévu pour le mois d’août 2015.
Quel avenir, alors pour « Dina’s Hostel » ? « Je ne sais pas combien de temps je pourrais continuer comme ça, confie Dina, sinon, je vais devoir vendre. Malheureusement, je ne suis pas très optimiste. Dès le début, le Conseil militaire a joué avec nous. Et voilà qu’on se retrouve avec des islamistes au parlement. La plupart des gens se fichent de ce qui se passe, du moment que l’économie repart. Les gens ont peur de l’avenir. » Et tout cela, elle le comprend fort bien. Car il est impossible de ne pas voir la pauvreté.
Elle est pourtant persuadée que la révolution et ses intérêts économiques ne sont pas condamnés à s’opposer : « J’encourage tout le monde à conclure la révolution. Si nous franchissons ce cap, l’avenir sera meilleur, bien meilleur. »
Contexte :
Soutenir la révolution par le tourisme ? En Egypte, le tourisme est l’une des principales sources de devises. Avec quelque dix milliards de dollars, le secteur représente 12 % du produit intérieur brut. En 2010, 15 millions de touristes se sont rendus en Egypte, un record. Le 25 janvier 2011, avec les premières manifestations politiques, l’essor était stoppé net. Les avertissements aux voyageurs et le traitement médiatique des événements firent peur aux touristes. Dans certaines régions, le nombre de visiteur a chuté de 80 %. En 2011, ce sont tout de même onze millions de personnes qui se sont rendues en Egypte, ce qui s’explique par les très bons chiffres réalisés durant les fêtes de fin d’année. Mais c’est l’Espagne qui a le plus profité du Printemps arabe : entre janvier et septembre 2011, les Canaries ont accueilli près d’un cinquième de touristes de plus.
Cette année, l’Egypte était le pays partenaire officiel de la Bourse Internationale du Tourisme de Berlin début mars. Le ministre du tourisme égyptien Mounir Fakhry Abdel Nour en a profité pour dévoiler des objectifs ambitieux : d’ici à 2017, il veut faire passer le nombre de touristes séjournant en Egypte à 30 millions. En Allemagne, il peut se réjouir d’un soutien politisé. Dans un article sur les vacances en Afrique du Nord dans le quotidien taz on peut ainsi lire : « L’économie est le talon d’Achille des révolutions. Mais on peut activement la soutenir. Par exemple en passant ses vacances au bord des plages du sud de la Méditerranée. » Matthias Köberlein
Julia Tieke est journaliste indépendante. Elle se rend régulièrement au Caire. Vous pouvez écouter des extraits de ses interviews sur son blog.
Paru dans le n° 14 de Freitag et sur freitag.de
Photo: © Shawn Baldwin
ARTE en partenariat avec Der Freitag
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